Pourquoi une pièce de théâtre en 8ème classe?

Je me propose dans ces quelques lignes de retracer l’intérêt de jouer (et pas seulement…) une pièce de théâtre en 8ème classe en lien avec notre pédagogie.

TOUT D’ABORD, PARTONS DE L’ÉLÈVE DE 14 ANS ;
A cet âge, les filles ont déjà beaucoup grandi pour la plupart, alors que les garçons n’ont pas fini et doivent gérer ces changements énormes, souvent inconfortables et qui se passent rarement dans la réserve et la discrétion… A cet âge, les garçons sont plus à l’aise avec leurs copains qu’avec les filles, plus secrètes, un peu distantes… et parfois cassantes. Il faut dire qu’elles ont eu leur lot de changements physiques qui va de pair avec une fragilité, un repli sur soi, la découverte d’une certaine solitude avant de trouver l’amie fidèle qui pourra partager leurs craintes, leurs joies, leurs espoirs, leurs révoltes et leurs peines aussi…

Les rapports intimes favorisent l’intériorisation du monde extérieur qui est de nouveau ressenti comme un monde intérieur auquel le « Je » peut se relier. La puberté est l’époque où les jeunes commencent à chercher leur place dans un univers beaucoup plus large, et si différent de celui qu’ont connu leurs parents au même âge… D’où la difficulté de partager parfois et une indifférence ou une opposition affichée souvent.
Pourtant les questions restent les mêmes : « qui suis-je? Où est ma place? Comment les autres me voient-ils? »

Le corps lui-même n’est pas fiable, car à géométrie variable …
Les filles commencent à s’habituer à leurs nouvelles proportions et cherchent leur style, toujours dans l’approbation du regard des amies proches.

Pour les garçons, cela vient plus tard… Les expériences de « look » se limitent souvent à la coiffure et aux baskets… les deux extrémités, en somme !
La démarche se fait plus lente, les os sont plus lourds mais, parfois, une belle énergie débridée s’invite s’il est question de sport ou de chahut entre copains.

Un adolescent de cet âge s’exprime encore volontiers, souvent haut et fort; les filles tutoient les aigus et les garçons jouent des basses, expérimentant par là, leur mue récente et leur capacité thoracique accrue… Tout cela nous donne une activité orale « soutenue », souvent animée… parfois bruyante, mais encore enthousiaste car l’adolescent de cet âge est naturellement dans la réaction, voire déjà dans l’opposition, en tous les cas, il est intéressé et veut comprendre le monde.

Alors, réjouissons-nous de ces interactions, même si le fil du cours n’est pas toujours simple à tenir ! Il n’y a probablement aucune autre période de la vie où l’on pose autant de » jugements » qui ne sont en fin de compte, que des opinions irréfléchies, momentanées et empreintes de passions, où les affects et les sentiments s’expriment plus que la chose elle-même.

Ce que l’adolescent montre à l’extérieur est souvent fort différent de ce qu’il ressent réellement. Un coeur tendre et solitaire bat sous la bravade extérieure ; l’adolescent s’étonne douloureusement de l’injustice qui lui fait perdre le paradis de l’enfance… ou se rebelle fièrement contre le monde dur, incisif et qui blesse sans pitié.

En général, à 14 ans, l’adolescent se sent plutôt en sécurité parmi ses camarades et c’est sur cette force du groupe qu’il va pouvoir s’appuyer pour oser s’aventurer sur la scène. Si le climat social est fragile, travailler ce projet théâtral ensemble permet de rapprocher les êtres, de favoriser la découverte de soi-même, de l’autre, et surtout de prendre plaisir à être ensemble, liés par un même défi à relever.

Ils se connaissent si bien que nous leur avons proposé de faire la distribution des rôles de chacun dans la pièce. Ils devaient écrire s’il y avait un rôle qu’ils ne souhaitaient absolument pas jouer. Puis, éventuellement, le ou (les rôles) qu’ils aimeraient jouer. J’avoue que j’étais sceptique devant cet exercice car ils me paraissaient bien jeunes pour avoir ce recul mais force a été de constater que leurs propositions rejoignaient les nôtres pour la plupart des rôles .

QUELLES SONT LES RAISONS QUI JUSTIFIENT DE JOUER UNE PIÈCE DE THÉÂTRE EN 8ème CLASSE ?

Vous l’aurez compris à demi-mots, ce que vit l’élève de 14 ans au niveau de son âme, l’amène à expérimenter des montagnes russes, passant du rire aux larmes (davantage pour les filles) ou de l’indifférence affichée à l’engagement passionné, pour tous…

Choisir d’endosser le rôle d’un personnage lui permet tout à la fois de ne pas exposer sa propre personnalité en avançant « masqué »… tout en s’engageant personnellement… Avec toute sa personnalité mais avec l’appui du groupe classe.( En 12ème classe, le rôle sera plus individualisé.)

Le travail de la voix, la puissance ou les nuances, sont maintenant possibles grâce au développement de la cage thoracique ; l’articulation et la diction leur demandent un gros effort de volonté à cet âge.
Quel parent n’a pas reproché à son jeune de bien vouloir répéter en « ar-ti-cu-lant »… Ce qu’il grommèle à toute vitesse entre ses mâchoires serrées ? Quand nous avons la chance de comprendre chaque mot d’une tirade, cela ne nous choque pas mais nous n’imaginons pas quel engagement cela nécessite à cet âge, et particulièrement pour certains élèves timides.

Le travail du corps, la gestuelle est aussi une gageure à cet âge ; la scène permet cela, ce dépassement, cette expression jusque dans l’engagement du corps entier, et non pas, une présence « tête » uniquement basée sur la parole. Si le stage folklorique en 7ème classe permet d’utiliser cette dynamique en travaillant à l’unisson ou deux à deux, la pièce de théâtre permet une expression du corps plus individuelle, travaillant aussi parfois l’approche garçons/filles délicate à cet âge car très variable selon les personnalités.

La réalisation des affiches, décors et costumes par les élèves eux-mêmes est aussi un aspect passionnant.
Très créatifs, ils passent du dessin à la maquette, puis au croquis à l’échelle jusqu’au choix des matériaux et enfin, à la réalisation. Le chemin est varié, les arbitrages nombreux et les choix parfois frustrants mais c’est un superbe travail d’équipe très riche dans lequel enthousiasme et patience alternent joyeusement. Cela permet encore de développer une belle confiance en eux et de découvrir de véritables talents manuels ! Il est fascinant de voir à quel point un élève de 14 ans peut être ingénieux, autonome et responsable, utilisant perceuse, ponceuse, marteaux, pinceaux avec une énergie incroyable. Chacun y trouve son compte : les garçons aimant utiliser leur force et leur dextérité sur les constructions complexes, les filles préférant travailler les décors, les costumes ou les affiches…Mais le contraire est vrai aussi !

N’oublions pas le travail autour de la musique (chants, rythmes et orchestre) qui est un ingrédient précieux au théâtre; en effet, elle constitue non seulement un lien au bon déroulement de la pièce, mais elle peut être aussi amener de jolis effets parfois surprenants et drôles, parfois elle peut souligner certains moments forts; dans tous les cas, elle permet de consolider l’écoute et l’entente du groupe tout en permettant aux musiciens d’être dans la lumière.

LE CHOIX DE LA PIÈCE

C’est toujours un choix délicat car, par delà les contraintes physiques (nombre d’élèves, répartition garçons/filles) il s’agit de permettre à la classe de vivre un moment fort, tous ensemble, autour d’un thème qui les mobilise et les enthousiasme (…bien que cela soit rarement donné au départ, mais au fil du travail, cela devient plus concret).

Pour cette classe, il me paraissait souhaitable qu’il n’y ait pas « un grand rôle », mais que le plus grand nombre d’entre eux soient dans la lumière et prennent la place qu’il leur revient de droit, quitte à relever quelques défis au passage…

La bienveillance des différents groupes en présence dans la pièce est pour moi très importante car elle souligne l’importance du soin à l’autre et permet de soigner le lien social entre les élèves, le pardon et la résilience.

A cet âge, il est plus aisé de jouer des comédies qui permettent plus de légèreté, mais, encore une fois, « la couleur de la classe » est déterminante; Certaines classes sont plus mélancoliques que d’autres, qui vont être plus mobiles ou joyeuses.

Le fait que de nombreux élèves de l’école soient liés à l’activité cirque est une bénédiction pour une pièce de théâtre car les élèves sont bien dans leurs corps, savent travailler en équipe, s’entraider, rire et faire rire aussi!

Rire permet d’expirer (alors que la peur est liée à l’inspiration), le rire permet donc de respirer. Mais, pour moi, le rire doit être pédagogique et non pas aux dépens de quelqu’un car trop souvent l’adolescent peut faire pleurer avec des mots « pour de rire », qui ne font rire que lui.

D’un point de vue littéraire, la pièce de théâtre permet véritablement de découvrir la richesse de la langue et tous les messages qui y sont liés. Etant française, j’ai pu mesurer la perception des élèves suisses vis à vis de la langue française et après avoir travaillé avec eux quelques classiques comme Molière ou Edmond Rostand, il m’a semblé plus judicieux d’explorer d’autres territoires… Mais, chut…

Enfin, si une pièce de théâtre nous fait rêver, nous surprend, nous fait rire, il est bon aussi, au delà de l’espace temps de la représentation qu’un message passe avec elle. J’étais touchée par la forte demande des élèves à vouloir comprendre ce qu’il y avait derrière la pièce et quels en étaient les enjeux, manifestant ainsi déjà une belle maturité pour leur âge.

Bref, la huitième classe se réjouit de vous présenter les 16, 17 et 18 mars 2018 (à tous, grands et petits!) le fruit d’un travail que nous espérons abouti où élèves, professeurs, amis et parents ont collaboré étroitement et ont donné de leur temps et tout leur coeur !

Christine COGITORE – Co-tutrice de la 8ème classe (10P Harmos)